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Les effluents d’élevage, un levier vers l’autonomie énergétique et fertilisante de l’UE ? (I)

La dépendance de l’UE aux engrais et au gaz place les effluents d’élevage parmi les pistes susceptibles de renforcer sa souveraineté alimentaire et énergétique.

Depuis plusieurs années, l’Union européenne fonde une partie de sa prospérité sur un paradoxe : son agriculture dépend d’engrais qu’elle ne peut pas produire en quantité suffisante et, pour fabriquer certains d’entre eux, elle a en outre besoin d’un gaz dont elle ne maîtrise pas non plus l’approvisionnement. Deux dépendances étroitement liées qui, en période de stabilité, passaient presque inaperçues. La guerre en Ukraine a constitué un premier avertissement ; la fermeture du détroit d’Ormuz en 2026 en a apporté la confirmation.

Dépendance aux engrais minéraux

En 2024, la consommation annuelle d’engrais minéraux dans l’UE s’élevait à 9,8 millions de tonnes d’azote et de phosphore. Pour les trois grands éléments fertilisants — azote (N), phosphore (P) et potassium (K) —, la dépendance vis-à-vis des importations reste structurellement élevée. En avril 2026, les prix des engrais azotés étaient globalement supérieurs de 71 % à leur moyenne de 2024.

Consommation d’engrais minéraux en agriculture dans l’UE, 2014-2024. Source : 333 d’après les données de l’Agence européenne pour l’environnement.
Consommation d’engrais minéraux en agriculture dans l’UE, 2014-2024. Source : 333 d’après les données de l’Agence européenne pour l’environnement.

Pour les engrais azotés, l’UE importe entre 30 et 40 % de ses besoins. L’urée figure parmi les produits les plus importants. Sa fabrication dépend directement du gaz naturel, notamment pour la production d’ammoniac via le procédé Haber-Bosch. Le gaz représentant environ 70 % des coûts de production, la hausse de son prix et sa forte volatilité pénalisent la compétitivité de l’industrie européenne et renforcent sa dépendance aux importations. Parmi les principaux fournisseurs figurent la Russie — historiquement l’un des plus importants, malgré les fluctuations liées aux sanctions et aux tensions géopolitiques —, l’Égypte, qui bénéficie d’un accès à un gaz relativement bon marché, l’Algérie, fournisseur majeur du sud de l’Europe, le Qatar, grand producteur grâce à ses importantes réserves gazières, ainsi que plusieurs pays du Golfe, notamment l’Arabie saoudite et Oman.

Pour les phosphates, la dépendance atteint 70 %. Il convient de rappeler qu’il s’agit d’une ressource finie, limitée et non renouvelable, issue de gisements de roche phosphatée. Les réserves mondiales sont fortement concentrées dans un petit nombre de pays, en particulier au Maroc, y compris au Sahara occidental, qui concentre une part majeure des réserves mondiales. La Chine, les États-Unis et la Russie comptent également parmi les acteurs importants.

Pour la potasse, la dépendance atteint 40 %. La Biélorussie a longtemps figuré parmi les principaux fournisseurs de l’UE. La Russie reste également un acteur majeur du marché mondial, tandis que le Canada, premier producteur mondial, a renforcé sa présence sur le marché européen depuis l’adoption des sanctions visant la Biélorussie et la Russie.

Souveraineté énergétique

Mais l’enjeu dépasse largement la seule question des engrais. L’UE importe également d’importants volumes de gaz naturel, une matière première essentielle à la fois pour la production d’énergie et pour la fabrication d’engrais, notamment d’ammoniac et d’urée.

Le détroit d’Ormuz constitue l’unique débouché maritime du golfe Persique vers le reste du monde. Par son chenal navigable de seulement 3 à 4 km de large transite une part très importante du pétrole, du gaz naturel liquéfié et des engrais exportés par des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar, les Émirats arabes unis ou l’Irak. Son importance stratégique est donc considérable : en 2024, les pays du Golfe représentaient environ 43 % du commerce maritime mondial d’urée et 44 % de celui du soufre élémentaire, matière première indispensable à la fabrication d’engrais phosphatés. Lorsque le détroit est bloqué, ce ne sont donc pas une, mais deux chaînes d’approvisionnement qui sont simultanément perturbées : celle de l’énergie et celle des engrais, deux piliers de notre souveraineté alimentaire touchés par un même événement.

Les importations européennes en provenance de cette région ne représentent certes qu’une faible part du total — environ 3 % pour l’ammoniac et entre 1 et 2 % pour les engrais azotés —, mais le caractère mondialisé de ces marchés fait que toute perturbation des échanges se répercute rapidement sur les prix.

Quand les élevages entrent dans l’équation

Réduire cette double dépendance pourrait passer, au moins en partie, par une meilleure valorisation de ressources déjà disponibles sur notre territoire mais jusqu’ici rarement considérées comme stratégiques : les effluents d’élevage.

Longtemps perçus avant tout comme des déchets à gérer, les effluents d’élevage constituent à la fois une source locale de matières fertilisantes et une ressource pour la production de biogaz. Grâce à la digestion anaérobie, les lisiers, les fumiers et les fientes de volaille peuvent être transformés en digestat — un coproduit riche en azote, phosphore et potassium — et en biogaz, qui peut ensuite être valorisé sous forme d’électricité, de chaleur ou de biométhane.

Pour les élevages, cette approche représente un véritable changement de paradigme. Il ne s’agit plus seulement de « gérer des déchets », mais de s’inscrire dans un système circulaire capable de récupérer les nutriments, de réduire la dépendance aux engrais minéraux importés et de produire de l’énergie localement. Dans les zones à forte densité d’élevage, notamment porcin, l’enjeu ne consiste d’ailleurs pas uniquement à produire du biogaz : il faut également organiser efficacement la séparation, la concentration, le transport et l’épandage des nutriments afin de les acheminer vers les zones où ils sont réellement nécessaires.

Le défi reste toutefois de taille. Pour que les effluents d’élevage puissent réellement faire partie de la solution, il faut des installations adaptées aux réalités des exploitations, des modèles de coopération entre producteurs, une sécurité juridique, des investissements, une traçabilité des nutriments et une réglementation établissant clairement la distinction entre les effluents d’élevage bruts et les produits fertilisants récupérés à l’issue de traitements avancés.

L’une des initiatives qui illustre le mieux cette évolution est RENURE (REcovered Nitrogen from manURE). Ce concept désigne des matières fertilisantes obtenues à partir du traitement des effluents d’élevage — comme certains digestats, le sulfate d’ammonium récupéré ou les concentrés d’azote — et capables d’apporter des nutriments de manière comparable aux engrais minéraux. En février dernier, la Commission européenne a adopté de nouvelles règles relatives à l’azote RENURE, qui contribueront à réduire la dépendance des agriculteurs vis-à-vis des engrais importés. Cette nouvelle réglementation permet l’utilisation de fertilisants RENURE au-delà de la limite fixée par la directive Nitrates pour l’épandage d’effluents d’élevage et d’effluents transformés.

Dans ce contexte, plusieurs questions se posent : les effluents d’élevage peuvent-ils réellement devenir un levier majeur de la souveraineté énergétique et de l’autonomie de l’Europe en matière de fertilisation ? Quels obstacles techniques, économiques et réglementaires restent à surmonter ? Jusqu’où le secteur de l’élevage peut-il contribuer à la solution ?

Dans la deuxième partie de cet article, nous aborderons ces questions avec Xavier Flotats, l’un des principaux spécialistes européens de la digestion anaérobie, de la valorisation des effluents d’élevage et de la production de biogaz.

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