Motif de l’appel et hypothèses
Motif de l’appel : 30 mortalités dans une salle d’engraissement
Tout commence par l’appel d’un éleveur, pour un problème
de
mortalités brutales dans une salle
d’engraissement :
30 morts de 50 kg environ constatés
en milieu d’après midi. Au téléphone, l’éleveur
me fait remarquer que, à l’occasion de ce constat :
o la vis d’alimentation était rompue dans cette salle et 500 kg à
une tonne d’aliment étaient tombés dans la fosse,
o
l’ambiance était lourde à
l’entrée dans la salle,
o pour la plus grande part, les autres porcs présents dans la salle présentaient
une
détresse respiratoire. L’éleveur
a déplacé ces animaux dans une autre salle,
o le ventilateur n’avait pas cessé de fonctionner.
Mon confrère, qui suit habituellement l’élevage, était
d’ailleurs passé la veille pour la prophylaxie Aujeszky et ne m’avait
pas fait part de problème particulier. Le technicien qui visite régulièrement
l’élevage m’indique que l’éleveur est animalier,
qu’il possède par ailleurs un troupeau de vaches laitières
et des cultures.
Hypothèses diagnostiques avant la
visite
Ne connaissant pas moi-même cet élevage d’engraissement à
façon, ni l’élevage de naissage, je m’interroge tout
d’abord sur les différentes causes possibles :
·
L’étouffement
est ma première hypothèse, mais
le fait
que le ventilateur n’ait pas cessé de fonctionner me laisse perplexe
quant à cette possibilité. L’arrêt momentané
du ventilateur est-il possible sans que l’éleveur s’en aperçoive
?
==>La visite visera essentiellement à vérifier le système
de ventilation, notamment :
| |
- La hauteur du
lisier-caillebotis
- Les surfaces d’entrées d’air
- Le réglage du boîtier
- Le montage du ventilateur (fonctionnement du ventilateur à l’envers
?) |
·
Une Intoxication
| |
- Aux
gaz, notamment le sulfure d’hydrogène (H2S).
La chute de l’aliment dans le lisier peut-elle, à elle seule,
induire un brassage du lisier suffisant et conduire à une intoxication,
y compris lorsque le ventilateur continue de fonctionner ?
- Au sel (par privation d’eau).
Cette hypothèse me paraît peu plausible dans la mesure où
les porcs survivants présentent des symptômes respiratoires
- Aux pesticides/herbicides
Je pense notamment à une contamination éventuelle du circuit
d’eau par des pesticides ou herbicides induite par un effet «
siphon » au moment où l’éleveur remplit le pulvérisateur.
- Aux rodenticides
- Une intoxication via l’aliment
devra également être envisagée mais me paraît
peu plausible. Tous les porcs de l’élevage consomment le même
aliment alors que les problèmes semblent cantonnés à
une seule salle. Par ailleurs, aucun autre cas n’a été
relevé dans les autres élevages livrés par l’usine
d’aliment du bétail qui livre régulièrement cet
éleveur. |
·
Les principales infections
qui me paraissent envisageables sont :
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- L’actinobacillose
- La grippe
- La salmonellose |
Visite d’élevage
Le bâtiment d’engraissement de 400 places est divisé en
4
salles, contenant chacune 4 cases de 25 porcs. Les salles, caillebotis
intégral, « grand volume », sont ventilées par
dépression
extraction haute.
Schéma de la salle 4
Les 30 mortalités dans la salle d’engraissement n°4, en bout
de bâtiment, sont réparties de la façon suivante :
- 17 morts dans la
1ère case, proche de la porte
- 12 morts dans la 2ème case,
- Aucun mort dans la 3ème case au-dessus de laquelle se
trouve le ventilateur
- 1 mort dans la 4ème case, au fond. |
Les animaux survivants de la salle ont été transférés
dans une autre salle. Au moment de ma visite, soit
4
heures environ après le constat de l’éleveur, aucun signe
clinique n’est remarqué sur ces porcs au moment du constat
(excepté quelques porcs apathiques).
Je constate qu'effectivement
la vis d’alimentation
est rompue au-dessus de la cloison qui sépare les cases 2 et
3.. Par contre, il m’est difficile d’évaluer la quantité
d’aliment tombé dans la fosse.
L’examen du système de ventilation ne montre
pas
de faille visible (extraction de l’air correcte, réglage
du boîtier de ventilation satisfaisante, surfaces d’entrée
d’air dans la salle suffisante). La hauteur du lisier-caillebotis est mesurée
: 45 cm.
Examen des animaux et autopsies
Examen des animaux
Aspect extérieur des animaux morts
:
- La position des animaux morts (certains sur le ventre) et l’absence de
lésions cutanées, (généralement observées lorsque
les congénères « s’acharnent » sur un porc malade)
est
inhabituelle et laisse supposer
une
mort brutale sur l’ensemble des porcs concernés. (Photo1)
- Les animaux présentent une
stase sanguine déclive
et une congestion marquée de la tête. (Photo 2)
- Les
marques du caillebotis sur la peau sont nettement
visibles. (Photo 3).
- La plupart présente des
spumosités sanguinolentes
au niveau du groin. (Photo 4)
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Photo
1: position inhabituelle des animaux morts |
Photo
2: stase sanguine déclive et congestion de la tête |
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Photo
3:marques visibles du caillebotis |
Photo
4: spumosités
sanguinolentes au niveau du groin |
Autopsie
Autopsie de 3 porcs
- Cavité thoracique
o Hydropéricarde
constaté sur 3 porcs.
o Sur un des porcs, présence de flammèches de fibrine dans
le thorax et l’abdomen. |
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- Poumon,
o Œdème interlobulaire marqué pour les 3 porcs, particulièrement
les lobes apicaux et cardiaques. Des zones congestives sont également observées,
particulièrement au niveau des lobes diaphragmatiques (Photos 6 et 7).
- Abdomen,
o Congestion marquée de l’intestin grêle. (Photo 9)
o Contenu intestinal normal.
o Nombreuses traces de migration larvaire sur un des foies
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Conclusion des autopsies :
Les lésions observées semblent compatibles avec
un
étouffement ou une intoxication par des gaz.
Toutefois, la présence de fibrine dans le thorax et l’abdomen sur
l‘un des sujets autopsié indique une infection bactérienne
possible mais les lésions observées ne me semblent pas compatibles
avec une actinobacillose ou une salmonellose.
Conclusions et évolution
Conclusion de la visite
Par précaution, je prélève deux échantillons d’eau
et deux échantillons d’aliment, dont un que je fais conserver par
l’éleveur pour une éventuelle procédure contentieuse.
Je prélève également deux poumons qui seront conservés
au frais durant la nuit.
Je conclus ma visite par la rédaction d’un rapport destiné
notamment à l’expert de l’assureur, mentionnant les lésions
observées lors de l’autopsie et mes hypothèses diagnostiques
d’étouffement ou d’intoxication aux gaz H2S.
Suite des évènements, évolution
Le lendemain, une nouvelle mortalité est constatée sur un des porcs
« apathiques » la veille. Les autres porcs ne présentent pas
de signes cliniques anormaux. Je ne vois donc pas la nécessité de
réaliser des analyses complémentaires.
Aux vues de ces différents éléments, l’expert de l‘assurance
a conclu également à des mortalités consécutives à
une intoxication par les gaz ; la chute de l’aliment étant à
l’origine du brassage du lisier. Cet expert avait déjà
relevé ce type d’accident dans d’autres élevages.
Conclusion du cas
L’intoxication aux gaz est fréquente lors de brassage de lisier.
Des accidents de ce type sont régulièrement relevés, y compris
des accidents humains.
Le gaz H2S (hydrogène sulfuré) est le plus
toxique et est vraisemblablement responsable des mortalités.
H2S est le produit de dégradation des protéines par les bactéries
anaérobies du lisier. En l’absence de brassage, ce gaz reste dans
le lisier.
Commentaires
Ce cas clinique décrit une
intoxication par le
gaz H2S (hydrogène sulfuré) après brasage du lisier;
la chute de l’aliment étant à l’origine du brassage
du lisier
L’homme est capable de détecter ce gaz à de très faible
concentration (0,025ppm) dans l’air. Il y a peu ou pas d’effet nocif
sur la santé humaine à ces concentrations. Cette détection
induit une sorte de signal et conduit les hommes à ce soustraire de cette
exposition.
En revanche, et de façon très étonnante,
à
des concentrations plus importantes, (supérieures à 200 ppm), le
sulfure d’hydrogène conduit à une sorte de paralysie du système
olfactif. Ainsi, les hommes qui constatent ce type d‘accident
sur les animaux peuvent être très facilement victimes de cette intoxication.
Il faut donc toujours avoir à l’esprit ce type de danger et ne pas
rester dans la salle avant d’avoir pris des mesures suffisantes : aérer
la salle pendant un long moment et
surtout ne pas intervenir
seul dans la salle.
Dans le cas que j’ai suivi, l’éleveur a eu le bon réflexe
d’aérer la salle avant de déplacer les animaux survivants.
Enfin, concernant le risque financier, les propriétaires d’animaux
devront
vérifier, lors de la rédaction
du contrat d’assurance ou d’un contrat à façon, que
ce cas précis est bien couvert. Dans notre cas, cette clause
est d’autant plus difficile à assurer que le propriétaire
des animaux n’est pas lui-même l’assuré du bâtiment.